Article 25 : Le dernier sprint: Les 24 heures du Grand Jacques.

10 octobre 2019

Nous y sommes. Enfin. Nous nous réveillons totalement déboussolés… Au petit matin, des voix nous réveillent, un homme tourne autour de la voiture et semble perplexe de voir une C15 décorée de la sorte. Nous faisons les morts, fatigués de notre courte nuit, et pas très enclins à discuter. Deux heures plus tard, le soleil nous réveil pour la seconde fois, et nous sortons de la voiture vers 9h. En fait, nous ne sommes pas ravis d’être de retour en France. L’excitation aura duré quelques minutes la veille, en franchissant le panneau France, mais le fait de nous être fait déloger par les chasseurs nous a directement fait atterrir dans une dimension de la France que nous avions mis de côté. Nous sommes géographiquement présents dans notre pays, mais nos esprits semblent toujours si loin. Nous nous efforçons donc d’explorer les environs pour définitivement atterrir, et tenter d’apprécier les petites choses qui nous ont fait saliver ce retour depuis des semaines. Comment apprécier le retour en France dans la ville de Hondschoote me direz-vous ? C’est tout naturellement dans le stade de la ville que nous finissons, où se trouvent des ouvriers qui remettent les barrières au bord du terrain en état. L’odeur de la pelouse, et cette atmosphère si particulière des petits stades où une histoire est palpable, ces lieux où tous les dimanches une solidarité perdue entre les hommes renaît autour d’un ballon rond. Nous sommes chaleureusement accueillis par les ouvriers, qui d’abord nous ouvrent gentiment les portes des toilettes du stade, puis nous invitent à partager un moment avec eux. Nous discutons de notre projet, d’où nous venons, et du long parcours qui nous a porté ici dans la bourgade de Hondschoote. Nous sommes invités à prendre le café dans le clubhouse, et passons une longue heure à discuter de leur parcours, du programme d’insertion sociale et professionnel auquel ils participent. Dans ce genre de moments, nous nous sentons un peu coupable de parler de notre voyage, mais ils semblent heureux de pouvoir discuter avec de nouvelles personnes et nous félicitent pour l’accomplissement de notre projet !

Nous prenons la route pour Calais sur les coups de 11h du matin, dans le but de retrouver Lila, une amie de Ben. Le début de l’automne ne se fait pas ressentir, et le soleil nordique égaie notre journée qui a déjà si bien commencé avec une rencontre qui nous a réchauffé le cœur. La ville de Calais est paisible, et c’est toujours aussi plaisant de retrouver des visages familiers. Comme toute personne à qui nous avons présenté la voiture au cours du voyage, Lila est très surprise que nous ayons pu parcourir autant de kilomètres avec notre vaillante Josy, et ses roues de cyclistes. Nous prenons la direction de la plage pour un déjeuner dans une baraque à frite, et goûter aux merveilles de l’américain et du demi kilo de frite qui vient avec. Non surpris de ne pas être capable de finir l’assiette, l’air frais de la manche nous pousse vers une petite balade digestive au bord de la plage. Nous finissons sur la place d’Armes pour un café en terrasse. Dans notre tête, nous sommes toujours en vadrouille, même si tout semble être revenu à la normal, dans un cadre connu et une atmosphère si familière. Vers 16h, il est temps d’affronter les derniers des 30’000 kilomètres de notre périple. Objectif Gerberoy en Picardie pour une dernière soirée en France. Ayant catégorisé les plus beaux villages de France, nous tenons à finir sur une touche romantique, isolé du temps. Cependant, à la sortie de Boulogne-sur-Mer un évènement viendra chambouler les plans. Les panneaux de signalisation indiquant Le Havre pendant une cinquantaine de kilomètres poussent Augustin dans ses retranchements. Ayant habité dans la ville pendant deux ans, l’émotion est forte de se trouver si proche de ce lieu qu’il considère comme la maison. Le caprice du petit minot du groupe force Benji à remettre en question les plans. Nous nous retrouvons donc dans la situation particulière et unique de ce voyage où l’un d’entre nous pousse pour s’arrêter dans une ville, et l’autre refuse car il n’y voit pas d’intérêt. Nous nous arrêtons donc pendant quelques longues minutes pour discuter de la situation, et tenter de trouver un compromis. Notre dernier moment de tension du voyage se soldera par une décision grandiose, qui nous permettra de finir en apothéose. Nous irons au Havre, oui, mais à la condition de reprendre la route ensuite pour… Paris! Le Grand Jacques s’offrira une arrivée de nuit dans la capitale, dans l’intimité et l’anonymat le plus total. À l’image de notre voyage, nous voulons finir dans le dur, et sur un moment aussi grand qu’absurde. Les changements de plans ont souvent caractérisé notre voyage, et provoqué les poussées d’adrénaline nous permettant d’avancer tous les jours. La nuit sera longue, probablement blanche, mais nous sommes plus excités qu’autre chose et avons l’intention de profiter des chacune des dernières secondes qui nous séparent de la fin, et du retour à la normale. Une heure trente nous sépare du grand port du Havre. Nous abrogeons à la règle que nous nous étions fixé d’éviter les péages pour gagner du temps, et nous permettre d’arriver au plus vite à destination.

Nous entrons au Havre au moment du coucher du soleil, et prenons la direction de la plage sans plus attendre. Dans l’excitation, Augustin a du mal à conduire : sa jambe tremble, il est en sous-régime et il n’arrive pas à se garer convenablement. Nous arrivons enfin à bon port, et allons nous balader sur la plage, en attendant les instructions de Marwan, son ancien coach de rugby pour le retrouver dans un bar. Il est déjà 21h lorsque nous le retrouvons, dans une soirée de départ d’un coéquipier du rugby, dans une brasserie au bord du front de mer au niveau de l’avenue de Paris. L’ambiance est décontractée, on nous assomme de questions mais on se sent bien. C’est un réel bonheur de retrouver Marwan, et toute la bande du rugby. Ben s’adonne à un énième sacrifice, et se limite à une pinte pour pas qu’Augustin ait à refuser les moult tournées qui lui sont offertes. Nous restons ainsi deux bonnes heures à refaire le monde depuis le Havre, c’est un retour à la maison avant l’heure pour notre havrais, qui se dit maintenant prêt à rentrer à Paris. Après avoir présenté la voiture aux copains, nous partons faire le plein, et reprenons la route un peu après 23h. Le cœur léger, et les esprits tout excités nous roulons doucement vers l’autoroute, conscient que c’est la dernière ligne droite. Nous traversons le pont de Tancarville, et rejoignons la route finale pour Paris. Sous le choc de nous dire que dans quelques petites heures nous serons auprès de nos proches, et dans cette ville où tout a commencé, et depuis laquelle nous avons préparé ce projet pendant 6 mois.

Ces derniers kilomètres sont très particuliers. Nous voulons qu’ils durent une éternité. Tout est fait pour que nous savourions au maximum la route jusqu’à Paris. Nous rejouons les musiques qui ont marqué le voyage, retraçons le parcours dans notre tête, et surtout nous nous rendons compte que nous serons marqués et unis à vie par cette expérience. Ça sent la fin, et pour de vrai maintenant. C’est presque comme si nous espérons une dernière casse pour que cela dure plus longtemps, même si notre portefeuille est moins emballé par cette option. Pour profiter de ce moment, on fait une pause-café, toutes les 45 minutes, et regoutons au luxe des sandwichs triangles d’autoroute qui ont marqué notre adolescence. C’est un peu comme si nous étions des enfants à l’arrière de la voiture de leurs parents, impatients d’arriver, mais voulant tout de même faire des pauses tous les quarts d’heure pour se dégourdir les jambes. S’il y avait un moyen de faire un classement des temps que mettent les gens pour faire Paris-Le Havre sur la A13, nous décrocherions sans aucun doute une magnifique cuillère de bois ! Chaque panneau indiquant la distance de Paris nous fait gentiment sourire… Ce n’est que vers 2h30 du matin que nous traversons le péage de la Porte Maillot, et que nous entrons sous le long tunnel de la défense. Aznavour et Brel crient depuis les sous terrains vides de l’entrée de Paris. Le Grand Jacques est bel et bien de retour. Non sans une larme, mais sans avoir vu le temps passer, nous y sommes et c’est beau !

Il est presque 3h du matin lorsque nous entrons dans Paris. Les fenêtres ouvertes, « Désormais » d’Aznavour hurle dans les 16 et 8èmes arrondissements de la capitale. La nuit est loin d’être finie puisque nous avons prévu de profiter des rues vides pour s’offrir un tour d’honneur dans le centre-ville. Nous contournons l’arc de triomphe et empruntons le rond-point de l’étoile, ultime challenge signant définitivement la fin de l’aventure ! Nous descendons ensuite les champs pour rejoindre l’hôtel de ville et revenir vers la place de la Concorde. Nous n’aurons pas eu notre moment romantique en Picardie, mais cette balade nocturne dans Paris avec notre Josy chérie compense grandement cette frustration ! Vers 3h30, nous recevons à notre grande surprise un appel de Thomas, un ami de Ben. Il sort du travail et nous propose de le rejoindre devant son bureau, parc Monceau. Nous sommes un peu marqués par cette différence de rythme entre notre mode de vie depuis trois mois, et les amis que nous avons laissés derrière nous qui travaillent toujours, et jusqu’à si tard… Nous reprenons donc la direction du 8ème dans l’excitation de le revoir ! Tout se passe très vite, revoir tant de visages familiers en quelques heures nous chamboule grandement, après autant de temps sur la route. Ce retour est marqué à la fois par un immense bonheur de retrouver nos meilleurs amis, et ce décalage de mode de vie auquel nous allons devoir faire face à notre retour ! Nous discutons quelques temps avec lui, avant de le laisser rentrer chez lui se reposer. Nous reprenons ensuite la direction du musée du Louvre, repassant par les Champs Élysées avec le « I Will Survive » de la victoire en fond. Quel luxe de conduire de nuit dans Paris, avec ses rues vides de voiture. La ville est à nous, et nous arrivons même à poser Josy devant le carrousel du Louvre pour un nouveau moment d’anthologie de notre arrivée en grande pompes. La fatigue commence à prendre le dessus, surtout pour Ben qui est au volant depuis plus de quatre heures, parce que Gus est probablement toujours trop saoul pour conduire… Nous prenons donc la direction de l’appartement de la tante de Ben pour déposer la voiture et finir notre tour de Paris à pied.

4h30. La voiture posée, on souffle un grand coup ! On l’a fait pour de bon, la voiture est à Paris, nous sommes en vie, et on a réussi à faire démentir tous les pronostics. C’est le moment de prendre la bière de la victoire, l’ultime, la vraie, l’unique ! On embarque quelques Saint-Omer importées de Belgique, et partons à la redécouverte de Paris. 5h30, au Champs de Mars, nous passons une bonne heure à discuter, à nous commémorer des grands moments de ce périple qui s’est déroulé à une vitesse folle. Nous continuons notre ballade, contournant la tour Eiffel pour rejoindre les quais. La fatigue monte, mais l’excitation de cette arrivée folle nous tient éveillé. Il est maintenant 6h30, et nous sommes assis au bord de la Seine, contemplant le Grand Palais d’un côté, et les riverains qui baladent leurs chiens et font leur footing matinal avant d’aller au boulot. Quelle absurdité d’être là, maintenant, dans ce contexte ! Mais cette absurdité nous plait. Voulant être là pour le réveil des parents et de la tante de Ben, nous nous mettons en route pour rentrer. 7h30, après un passage à une boulangerie, nous sonnons chez Anne V. Ils nous attendent sur le pas de la porte. L’ultime coup de massue, nos parents ont la preuve en personne que nous sommes de retour, et vivants ! Nous enchaînons les cafés, et débutons un long debrief du voyage. Bruno nous accable de questions assez similaires de celles qu’il nous posait tout au long du voyage : Alors, pas trop dur ? Et les niveaux, vous avez vérifié ? Pas de crevaisons ? Quel pays vous avez préféré ? Pas trop fatigués ? etc. Frédérique semble surtout rassurée que nous soyons de retour et en bonne santé ! Les 9h du matin approchent, et nous devons vider la voiture pour la déplacer sur une place moins chère avant qu’elles ne deviennent payantes ! C’est enfin l’heure de la sieste tant méritée, après une longue épopée de 24h, ou de 89 jours selon le point de vue. Trois heures de sieste et une douche plus tard, on sort déjeuner et nous allons acheter la presse quotidienne pour se jouer des stéréotypes franchouillards à une terrasse de café parisien. Fidèles à nos rôles respectifs, Ben se procure les derniers numéros des Echos et de l’Équipe, alors que Gus choisit de se mettre à jour avec Libé et Midol. Nous jouons un peu la comédie, conscients d’être des clichés parisiens parfaits, prenant un café en terrasse en lisant la presse papier du jour. Nous sommes en fait toujours dans une bulle, moyennement prêts à reprendre notre train de vie de sédentaire. Nous sommes le vendredi 11 octobre 2019, il est 15h30, et ainsi se clôt notre belle aventure.

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