Article 13: L’experience humaine Tadjik, plus riche que tous les paysages du monde.

Du 19 au 25 aout 2019. 

Il est maintenant midi, et nous voilà donc dans un garage au beau milieu de Douchanbe. Komil, le garagiste qui a accepté de jeter un coup d’œil à Josy, se met au travail directement. Sans trop attendre, il commence à démonter le moteur pièce par pièce avec ses deux collègues. La scène est tant absurde qu’effrayante pour nous, qui sommes pétrifiés du verdict qu’il nous donnera quelques heures plus tard… Komil vide le réservoir d’huile, et de liquide de refroidissement pour pouvoir sortir le moteur de la voiture. Impuissants, on observe la scène en enchaînant les tasses de thé qu’on nous offre gentiment. Très rapidement, les grimaces et les « big problem » de Komil s’enchaînent. Comme on s’y attendait, le verdict est difficile à encaisser… Trois problèmes à résoudre s’empilent. En premier lieu, la pompe à huile est fendue en deux. Deuxièmement, le joint de culasse est endommagé. Et finalement, une bielle dans le moteur est éméchée. Nous nous concertons donc avec Komil pour trouver une solution à chacune de ces déficiences de notre Josy. Il nous emmène dans un magasin qui recense les pièces de toutes les voitures. Les voitures françaises n’existent pas dans la région, et nous devrons nous les faire livrer. La question sera quand et comment. Dans cette caserne d’Alibaba de la mécanique, le vendeur trouve rapidement une pompe à huile identique à la nôtre, mais à Moscou. Il appelle un collègue russe qui peut nous la faire livrer le lendemain, pour 130USD. Un problème de résolu, nous nous attardons donc sur les autres pièces ! On rentre au garage pour récupérer le joint de culasse pour le montrer au magasin. En rentrant, Komil nous glisse un « eat meat ? ». Il nous invite donc à déjeuner dans le restaurant de son garage. Il est fier de nous commander un « Osh », la spécialité locale selon ses dires… Ce plat à base de riz, raisin sec et de bœuf nous comble de joie, alors que nous n’avons pas eu de repas depuis plus de 24h… Ce repas est aussi l’occasion de discuter un peu avec notre garagiste, qui se dit très heureux de nous aider ! Après cette brève pause nous saluons Komil, et retournons au magasin avec Jon pour voir si nous pouvons commander un joint de culasse adapté. Le vendeur cherche le modèle dans sa tablette avant de sortir une sorte d’annuaire qui recense joints de culasses. Dans les milliers de pages du bottin, les joints de culasse du C15 n’apparaissent pas… Il continue donc ses recherches sur une application dans sa tablette. Après une bonne demi-heure de comparaisons entre des photos et la pièce que nous avons entre les mains, nous trouvons enfin ce qu’il nous faut ! Bingo, la livraison nous coûte que 15$, mais ne peut arriver que le jeudi, donc 3 jours plus tard… Deux problèmes sur trois sont résolus. Nous commençons donc à discuter avec lui pour la bielle. Cette pièce nous complique un peu la tâche, puisqu’il nous dit qu’elle ne peut pas être livrée individuellement… Il nous faudrait commander un nouveau moteur entier, ce qui nous couterait plus de mille dollars. Nous revenons au garage pour demander son avis à Komil. Il appelle alors un ami qui peut nous réparer le moteur de toute pièce, mais ne veut pas descendre en dessous de 300$… Nous discutons pour savoir si ça vaut le coup, et demandons à Komil si le résultat sera garanti. Il semble confiant, et nous n’avons pas trop d’alternative… On valide donc cette option, en demandant au collègue de Komil de nous livrer le moteur pour jeudi après-midi. Quelques minutes plus tard, le moteur est dans le coffre de Muhammad, que nous avons à peine vu, et en qui le destin de notre aventure réside désormais… En ce lundi après-midi nous avons potentiellement trouvé une solution à tous nos problèmes, mais n’avons toujours aucune assurance que Josy repartira. Notre destin n’est plus entre nos mains, nous nous mettons donc à rechercher une guest-house dans l’optique d’enfin nous poser. 35h après notre casse au beau milieu des montagnes Tajiks, nous nous asseyons enfin, bière à la main. On souffle un coup. Une petite sieste, et nous sortons diner. Nous tombons alors sur des Tajiks avec une guitare qui chantent autour d’une table. On s’assoie alors avec eux. La communication est impossible mais on s’en fout, un peu de compagnie ne nous fera pas de mal… Nous restons ainsi pendant deux heures à chanter des chansons que l’on ne comprend pas, et à leur faire chanter du Aznavour, de quoi nous faire penser à autre chose et nous redonner le sourire ! 

Les trois jours qui ont suivis ont été des plus étranges depuis le départ. Nous avions trois jours à tuer, et pour faire évaporer notre frustration de ne pas avancer, nous avons dû trouver des activités comme nous le pouvions. Le premier jour fût capital. Après un tour à l’ambassade pour évaluer nos options au cas où nous cassions, nous rentrons à la guest-house et prenons la décision de lancer une cagnotte pour nous aider à financer les réparations. Évaluée à mille dollars, cette casse constitue une dépense non anticipée, mettant en cause notre capacité à finir l’aventure sereinement avec notre budget initial. A notre grande surprise, nous récoltons la totalité des couts des réparations en moins de 24h. Le soutien porté à notre projet a été incroyable, et nous a beaucoup touché. Cet élan de solidarité nous a donné la force de continuer, et a renouvelé notre confiance qui avait été totalement brisée par les évènements des jours précédents. 

Avec notre situation financière stabilisée, l’attente du jeudi se fait avec l’esprit plus libre ! Les deux jours restants sont ponctués d’allers-retours vers le garage pour suivre les avancées des travaux sur Josy, de rendez-vous avec notre ami local Jon, et de visites de la ville dont un crochet au zoo, particulièrement glauque. Les esprits et les corps reposés nous abordons ce jeudi avec sérénité. La journée de jeudi commence en début d’après-midi, lorsque nous allons chercher notre nouveau joint de culasse au magasin de pièces détachées. Sans encombre, nous le récupérons et nous dirigeons vers le garage. Avec un grand sourire, nous brandissons la seconde pièce manquante devant Komil, qui se met directement au travail pour assembler la partie basse du moteur dans l’attente de la seconde qui arrivera dans l’après-midi ! Muhammad, le collègue de Komil arrive quelques minutes plus tard avec notre nouveau moteur, c’est alors que l’assemblage peut définitivement commencer ! En deux heures, notre moteur est monté, et prêt à être remis dans Josy ! Komil nous donne rendez-vous le lendemain matin 9h pour l’intégration du moteur dans la voiture. 

Alors que ce vendredi 23 aout 2019 nous réserve quelques surprises, nous arrivons au garage sans aucune certitude. Lorsque nous franchissons les portes du garage, Komil et son équipe sont déjà au travail, le moteur est sanglé à une grue, et est en train d’être fixé à sa base dans la voiture. La fixation n’est pas une tâche facile. Le moteur pèse plus de 100 kilos, et une grande précision est demandée pour mettre les vis en face des trous. Ils s’entêtent donc pendant plus d’une heure avant que le moteur soit bien en place. Nous allons ensuite faire des courses avec Komil, pour acheter de l’huile, un filtre à huile et du liquide de refroidissement, avant de rentrer au garage pour finaliser la mise en place du moteur. 

C’est donc l’heure de l’ultime test. Le moment qui va déterminer le destin de notre aventure. Komil, clefs en main se dirige lentement vers l’habitacle. L’air sûr, mais avec une appréhension normale, il s’assoie sur le siège de billes du côté conducteur de Josy. Il nous regarde, petit clin d’œil, petit sourire en coin. Parce que Komil, c’est aussi ce personnage noué d’une présence et d’une élégance sans précédent. Toujours à l’affût, même dans les moments difficiles, notre garagiste préféré jouit d’une classe éternelle, dégageant une assurance consternante. Clef sur le contact, il se lance et tourne cette dernière. Quelques minutes de flottement s’installent, alors que le moteur s’allume nous patientons pour confirmer la remise sur patte de Josy. Bingo ! Titine reste allumée, et le bruit n’est plus! C’est l’exultation, on saute de joie, tout le monde semble heureux mais Komil reste stoïque. Il grimace en montrant la clef dans le contact. La voiture ne veut pas s’éteindre. Le moteur reste allumé même lorsque nous retirons la clef… L’ironie de la situation nous pousse dans un rire nerveux inexplicable. Nous qui avons prié toute la semaine pour que Josy reparte de plus belle. Il y a quelques jours, elle ne s’allumait plus, et maintenant elle ne veut plus s’éteindre ! Décidément notre Josy est terriblement capricieuse… Les garagistes s’excitent, ils n’ont jamais vu ça… C’est reparti pour un tour de tests et de réparations qui durera un bon parti de la matinée. On fait appel aux électriciens du garage et aux garages d’à côté pour trouver une solution. Rien à faire, Augustin appelle donc son garagiste en France pour qu’il nous éclaire sur la situation. L’hypothèse était la bonne, c’est un problème électrique. On a trouvé la source du problème, mais on est vendredi et c’est l’heure de la prière. Le garage se vide, et Komil nous demande si ça nous dérange s’il part à la mosquée pendant une heure. Bien entendu nous lui demandons de prendre sa pause, et de nous retrouver quand il a fini. On s’octroie donc une petite pause dans cette journée qui semble loin d’être finie. 

Une heure plus tard, le garage se remplit, et le travail recommence. Triturant les fils sous le tableau de bord, on se rend compte que deux fils ont été échangés, probablement lors de notre casse en Ouzbékistan. Komil et ses compères se lancent donc dans une série d’insultes à destination des Ouzbeks, ça nous fait doucement rire, mais on est si content de repartir donc on laisse couler. Quelques ajustements sur les ventilateurs et une porte tordue plus tard, nous pouvons enfin sortir la voiture et la tester sur les routes ! 

Nous rentrons donc à l’hôtel avec Josy. On est heureux, mais pétrifiés. La petite roule bien, mais on a totalement perdu confiance en nous et notre compagnonne. La peur de retomber en panne après tout ce qu’on a vécu étouffe quelque peu l’explosion de joie que nous espérions avoir en repartant. La soirée se passe calmement, on va s’acheter des petites bières pour fêter le retour de notre reine, et allons nous coucher le cœur léger mais l’esprit un peu lourd. Le lendemain nous retrouvons le garage pour remercier Komil et son équipe, et pour réparer les deux roues qui avaient prise sur la route de Pamir. Le dernier repas avec Komil est émouvant, on sent qu’il s’est beaucoup attaché à nous, et a du mal à nous voir repartir. Ce monsieur nous a beaucoup donné, et nous ne pouvons qu’avoir de la gratitude pour tout ce qu’il a fait pour nous. Il a mis de côté tous ses autres clients pendant cinq jours pour remettre Josy sur les routes, et ce pour très peu d’argent. Nous discutons avec lui, rigolons un peu avant de redescendre dire au revoir à toute l’équipe. C’est un moment déchirant de quitter ce lieu dans lequel nous avons passé toute la semaine, et sommes passés par toutes les émotions possibles et imaginables. Le besoin d’avancer et de rattraper le petit retard que nous avons accumulé nous pousse vers la sortie. Nous partons retrouver Jon pour un dernier café avant de retrouver le long chemin qu’il nous reste à parcourir avant Ulan-Ude. Jon aussi a été une pièce maitresse dans le rétablissement de Josy, nous aidant à trouver le garage, communiquer avec les mécaniciens et nous assister dans les commandes des nouvelles pièces. 

En ce début d’après-midi, nous reprenons la même route empruntée il y a une semaine depuis l’Ouzbékistan, mais en sens inverse. Nous devons rejoindre la frontière du Kirghizistan par le nord. La chaîne de montagne est toujours aussi sublime, enfin nous vivons la libération de pouvoir reprendre la route. Avancer a été notre mot d’ordre depuis plus d’un mois, et cette pause nous a fait oublier l’essence même de notre aventure. 300km plus loin, nous nous posons à Istravshan à la recherche d’un endroit où dormir. Après avoir visité une maison de retraite qui était indiqué comme un hôtel sur Maps, et une guest-house offrant un parking sur une place truffée de Tajiks totalement bourrés, nous tombons sur un hôtel insalubre qui n’offre que des chambres à 35$ la nuit… On grimace, mais il fait nuit et on ne peut plus avancer. On s’y installe pour la nuit dans l’espérance de retrouver la frontière du Kirghizistan le lendemain.  

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